Nov. 2004
Suite à la polémique du MASTER droit lancée ces derniers mois, ASSAS.NET est allé interroger M. Pierre-Yves GAUTIER Professeur de droit privé à l'université de Paris II sur la question. Du litige initial jusqu'à l'arrêté ministériel voici ses réactions
Interview du 15 novembre 2004
Justine D. et Gabriel V.
Il y a deux semaines vous êtes intervenu en cours sur la question des master droit. Comment a débuté cette mobilisation du corps professoral ? Quelles en sont les raisons ?
Nous nous sommes réunis il y a plus d'un mois pour programmer une action commune d'information. Lors de cette Assemblée Générale des professeurs de droit nous avions décidé d'informer les étudiants à l'occasion des cours en amphithéâtre. Mais notre réveil était peut-être tardif. C'est dès la réforme BAYROU que nous aurions dû agir ; Par son extrême lourdeur, elle nous fait à tous - enseignants, étudiants et personnels administratifs - plus de mal que de bien.
Sur quels points précis la réforme LMD pourrait porter préjudice à notre système universitaire ?
Nous n'avons rien contre les écoles de commerce ou les instituts d'études politiques, mais chacun doit rester dans son domaine. Il y a un véritable problème de qualité dans la formation juridique dispensée par ces écoles : il s'agit de cours de vulgarisation qui ne traitent pas en profondeur le droit comme cela est le cas à l'université.
L'université s'efforce dès la première année de dispenser un enseignement large et complet couvrant toutes les thématiques du droit et assurant aux étudiants une solide culture générale et une bonne formation juridique. Mes nombreux rappels en cours à des parties de programmes étudiées en 1ère ou 2ème année illustrent bien l'interdépendance des matières enseignées tout au long de la scolarité : le master droit dispensé hors de l’université privilégierait un enseignement trop spécifique sans la culture de fond nécessaire à tout bon juriste.
A cela s'ajoute une sélection à l'entrée des écoles de commerce et IEP par l'argent qui risque de dériver vers un système à deux vitesses.
L'étudiant est influençable, inquiet, face au marché du travail. Si demain la rumeur ou la réputation d'une école conduit à faire croire que ces master sont plus cotés que ceux de l'université il y a un risque de fuite de ces derniers vers ces écoles.
En réaction, plus de 50 professeurs de droit se sont manifestés dans un article rédigé en commun, paru au recueil Dalloz . Pensez-vous que cette mobilisation soit réellement utile étant donnée l'attitude ambigüe du Ministre ?
Nous avons rencontré des difficultés avec les médias. Ils ont été peu nombreux (à l'exception de Dalloz) à relayer notre sentiment d'inquiétude. Rien sur le sujet dans le Monde, un maigre article dans le Figaro. Ce faible écho médiatique est un peu injuste et porte préjudice à une question pourtant essentielle pour l'université de demain, enseignement et recherche comprise.
Seriez-vous prêts, faute de garanties suffisantes à boycotter des propositions de recrutement de ces écoles ?
Envisager un « boycott » des éventuels postes à pourvoir ? Moi-même j'hésiterai. Si pour la génération actuelle de professeurs la passion pour l'université demeure, il est difficile d'être affirmatif pour les 40 nouveaux professeurs de droit qui arrivent tous les ans dans les universités.
Certains parlent d'une concurrence positive entre l'université et les éventuelles écoles qui délivreraient des master droit, qu'en pensez vous ?
Des partenariats entre les grandes écoles et les universités existent. Donc oui aux doubles cursus ! Nos universités, comme les grandes écoles, accueillent de nombreux étudiants issus d’autres formations universitaires ou de grandes écoles. Ces cursus en parallèle ou en complément sont tout à fait bénéfiques, mais mélanger les deux, créer des confusions sur un master droit (ou mastère ou mastaire) dispensé par les écoles, Non ! Cela fausserait la concurrence et l'égalité des armes".
En effet, nous offrons un enseignement à tous les étudiants à leur sortie du baccalauréat, cela sans sélection. Nous assurons une formation complète et progressive qui amène les étudiants à l'obtention de leur future licence. Arrivés aux échelons intéressants et sélectifs (Master puis Doctorats), nos étudiants pourraient quitter l'université au profit de grandes écoles sélectives, nous privant ainsi de nos meilleurs éléments.
En outre nos moyens financiers ne nous permettent pas de rivaliser avec ces écoles aux formations assez coûteuses et aux ressources plus importantes, proportionnellement.
Que faire pour contrer les effets néfastes de cette réforme ?
Seules les actions étudiantes font réagir les médias, les hommes politiques. Mais nous espérons ne pas avoir besoin d'en arriver là et nous faire entendre par d'autres moyens, pacifiques.
Vous pensez peut être à l'arrêté du CNESER qui doit être rédigé aujourd'hui ?
J'ai lu le projet. Il conserve le monopole de la délivrance des diplômes de master droit aux universités, c'est déjà une victoire. Mais il convient de rester vigilant. En effet une dérive sémantique récente fait naître des diplômes aux intitulés jouant sur des confusions orthographiques : mastère, mastaire. Il s'agit là d'une sorte de "parasitisme", certaines écoles n'hésitant pas à jouer sur ces ambiguïtés, notamment dans leurs publicités et brochures, quitte à brouiller la carte des diplômes et des filières.
Que faire pour y remédier ?
Nous avons transmis un texte de proposition au Ministre de l'Education Nationale. Dans un article 2 nous avons appelé à une véritable définition de l'intitulé master droit et à une lutte contre des appellations de diplômes similaires, prêtant à confusion.
A chacun sa spécialité et ses compétences, non ?